Nouvelle expérience scénographique : une approche futuriste par l’IA
- AEC

- 12 nov. 2025
- 4 min de lecture
Dernière mise à jour : 10 déc. 2025

Vers la fin du “White Cube” ?
Au fil de mes recherches sur la scénographie d’exposition appliquée au musée, menées il y a une dizaine d’années, j’avais pressenti la fin d’une ère : celle d’un dispositif moderniste devenu anachronique. La muséographie héritée des années 1930, idéologique, techniciste et imprégnée d’un élitisme colonial, reposait sur le dogme d’un white cube se voulant rationnel et universel.
Revisitée dans les années 1960 et 1970, cette esthétique se voulait compatible avec la démocratisation culturelle. Elle apporta indéniablement des avancées méthodologiques : classification scientifique, rationalisation de l’espace, optimisation de la sécurité et de l’éclairage.
Le musée moderne, héritier des Lumières, devenu modèle, imposa ses codes : murs immaculés, accrochages à hauteur du regard, hiérarchisation par école ou chronologie, isolement systématique des œuvres. Cette neutralité apparente, gage de lisibilité, reposait pourtant sur une illusion : celle d’un contexte « neutre », où le spectateur se devait de contempler le chef-d’œuvre dans le silence aseptisé d’un sanctuaire.
Or, cette muséographie du vide est née d’un imaginaire moderniste autoritaire, marqué par le purisme du style international et le refoulement des arts extra-occidentaux. Relégués dans la pénombre du musée d’Ethnographie du Trocadéro, ces objets « exotiques », masques africains, sculptures précolombiennes ou océaniennes, furent privés de leur charge rituelle pour devenir curiosités esthétiques. Pourtant, c’est bien dans ce cadre ambigu que Picasso et les surréalistes découvrirent ces formes autres, déclenchant une révolution du regard (voir l’ouvrage de Micaela Neveu, Le Code précolombien, Messagers des dieux, Éditions de Paris, 2025).
Décontextualisation et sacralité perdue : l’ombre du musée colonial
Le XIXe siècle romantique, avec ses salles surchargées et ses décors emphatiques, avait déjà amorcé une forme d’hygiénisme visuel où l’objet sacré devenait « œuvre d’art ». En Europe, les collections issues des colonies furent arrachées à leurs contextes rituels pour être reconfigurées en objets de contemplation. Leur fonction magique, initiatique, fut effacée au profit d’une lecture esthétique, universalisante, mais fondamentalement mutilante. Le white cube contemporain, héritier direct de cette pensée, a prolongé cette désincarnation du sens. Dans les galeries et les foires internationales, telles que Art Basel Paris 2025, la scénographie continue de séparer, hiérarchiser, marchandiser. Le cube blanc y devient un outil de distinction sociale : les galeries « premium » occupent le parterre doré tandis que les artistes du Sud global sont relégués aux coursives périphériques. Sous couvert de neutralité, la scénographie perpétue un récit du pouvoir et de la valeur.
L’intelligence artificielle comme curateur génératif
L’arrivée de l’IA générative ouvre une brèche radicale dans ce paradigme. Là où le scénographe conçoit l’espace selon une intention narrative, émotionnelle ou esthétique, l’intelligence artificielle peut désormais imaginer des accrochages dynamiques, sensibles et adaptatifs. Chaque visiteur pourrait expérimenter une exposition personnalisée, recomposée selon ses affinités émotionnelles, ses données de parcours, ou son rythme de déambulation.
L’intelligence artificielle « curatrice » dispose aujourd’hui d’un ensemble d’outils interconnectés qui permettent d’envisager la scénographie comme un écosystème évolutif et multimodal. Ces technologies ne se limitent pas à une prouesse technique, elles participent à la redéfinition du rôle du musée comme interface cognitive et émotionnelle.Ainsi, on peut distinguer plusieurs familles d’outils selon leur fonction dans le dispositif scénographique :
● Outils de visualisation et de conception spatiale : Midjourney, RunwayML ou Kaiber permettent de générer des maquettes scénographiques, d’imaginer des variations d’accrochages, de tester des ambiances lumineuses ou chromatiques, et de simuler des espaces d’exposition encore inexistants. Ces intelligences visuelles deviennent de véritables partenaires du scénographe dans la phase exploratoire du projet.
● Outils d’immersion et de spatialisation : Spatial.io, Unity 3D et Unreal Engine 5 offrent la possibilité de créer des environnements interactifs et immersifs où le visiteur évolue dans une narration spatiale sensible. Le musée devient un territoire habité par la donnée, la lumière et le mouvement.
● Outils d’analyse émotionnelle : Affectiva et EmotiveIA permettent de capter et d’interpréter les réactions physiologiques et comportementales du visiteur.
Le parcours s’ajuste alors en fonction des émotions collectées, transformant la scénographie en surface réceptive et adaptative.
● Outils de création sonore et sensorielle : SoundGPT et MubertAI génèrent des environnements sonores en corrélation avec la densité du public, le rythme de la déambulation ou la tonalité émotionnelle des œuvres. Le son devient un matériau vivant qui module l’expérience esthétique en temps réel.
Cette taxonomie des technologies scénographiques montre que l’IA n’est pas un simple instrument de projection visuelle, mais une infrastructure sensible, capable de relier perception, spatialité et émotion. Elle redéfinit les contours du musée comme organisme vivant, réactif, traversé par des flux d’affects et de données.
Vers une scénographie organique et relationnelle
Dans ce modèle émergent, le curateur humain ne disparaît pas : il devient le chef d’orchestre d’un système sensible, une sorte de démiurge algorithmique.
La scénographie ne se contente plus de présenter des objets : elle respire, interagit, réagit. L’espace muséal se transforme en entité organique, faite de données, d’émotions et de récits partagés. Cette poétique des données, où les flux émotionnels du visiteur deviennent matière première de la création, marque une rupture majeure avec la muséographie moderniste. Le spectateur n’est plus simple observateur : il devient co-auteur du récit, co-créateur de l’expérience esthétique. Le vide, la lumière, le mouvement et l’algorithme s’unissent pour engendrer une dramaturgie où l’émotion remplace la hiérarchie.
L’IA, catalyseur d’un renouveau scénographique
L’intelligence artificielle ne remplace pas le commissaire d’exposition, elle en augmente la pensée. Elle permet de dépasser la logique du cadre, de la vitrine et du cube blanc, pour inventer un espace d’art vivant, un lieu de médiation organique entre le corps, la donnée et la mémoire. Cette expologie du futur s’émancipe du récit historique pour donner forme à une écologie émotionnelle de l’art et du contexte, où la scénographie devient langage, interface et expérience. L’enjeu n’est plus de montrer l’art, mais de le vivre, de le co-écrire, d’en faire une expérience partagée et évolutive.
Micaela Neveu


